par A. W. Tozer
Le monde a un talent très développé dans l'art d'avoir tort, et ce même dans le monde éduqué. Nous pourrions n'y prêter aucune attention, et aller faire de la pêche, sauf que les chrétiens sont dans le monde, et ils ont l'obligation d'avoir raison — en tous points, et à tout moment. Nous ne pouvons pas nous permettre d'avoir tort.
Je vois comment un homme juste pourrait vivre dans un monde injuste sans en être profondément affecté, si ce n'est que le monde ne le laisserait pas tranquille. Celui-ci voudra l'éduquer. Il trouvera sans cesse une nouvelle idée ( qui, en passant, n'est généralement qu'une idée ancienne revue et dépoussiérée pour l'occasion ) et imposera à tous, y compris notre homme juste, de s'y conformer sous peine d'une frustration profonde ou de quelque horrible complexe.
La société, étant fluide, se déplace généralement comme le vent, poursuivant tous la même direction, jusqu'à ce que la mode passe, ou qu'il y ait une guerre ou une dépression. Ensuite, le vent prend un autre sens et tous sont sensés suivre le courant sans trop poser de questions, quoique ce changement de direction continuel devrait pousser l'âme réfléchie à se demander si quelqu'un connaît vraiment la cause de toute l'agitation.
En ce moment, les vents soufflent dans la direction de l'intégration sociale, souvent appelée l'ajustement social. Selon cette notion, la société a une norme, une sorte de modèle suprême à laquelle nous devons tous nous conformer si nous voulons éviter divers désordres psychosomatiques et dérangements émotionnels. La seule échappatoire, c'est de nous ajuster à tel point aux autres membres de la société que nous réduisons au minimum la friction nerveuse et mentale. L'éducation doit donc tout d'abord enseigner l'ajustement à la société. Ce qui intéresse les gens en ce moment doit être accepté comme étant normal, et toute non-conformité de la part de quelqu'un est nocive aussi bien pour l'individu que pour le groupe. Notre ambition la plus haute doit être de nous intégrer à la masse, de perdre notre individualité morale dans le tout.
Aussi absurde que cela puisse paraître, c'est néanmoins une bonne description de la philosophie populaire qui occupe actuellement notre société. Les média de communication de masse sont si nombreux et si efficaces que lorsque les brahmanes du monde de l'éducation décident qu'il est temps de changer la direction du vent, la population comprend vite et suit le mouvement du vent. Si quelqu'un résiste, c'est un rabat-joie, sans parler d'être vieux-jeu et dogmatique.
Eh bien, si pour échapper à l'accusation de dogmatisme je dois accepter les dogmes variables des masses, alors ça ne me dérange pas d'être appelé dogmatique. Nous qui nous appelons chrétiens sommes sensés être un peuple à part. Nous disons avoir répudié la sagesse de ce monde et adopté celle de la croix comme guide pour notre vie. Nous avons jeté notre sort avec Celui qui, durant Sa vie sur terre, était le moins bien ajusté parmi tous les fils des hommes. Il refusait de s'intégrer dans la société. Il se tenait au-dessus d'elle, et la condamnait en se retranchant d'elle, même dans Sa mort. Il acceptait de mourir pour elle, mais refusait de lui céder.
La sagesse de la croix revient à répudier la « norme » du monde. Christ, et non la société, devient le modèle de la vie chrétienne. Le croyant cherche l'ajustement, non pas au monde, mais à la volonté de Dieu, et plus il s'intègre au coeur de Christ, moins il est ajusté à la société humaine déchue. Le chrétien voit le monde comme un navire qui coule et duquel nous nous échappons non pas par l'intégration mais par l'abandon.
Une nouvelle puissance morale coulera de nouveau dans l'Eglise quand nous cesserons de prêcher l'ajustement social et que nous commencerons à prêcher la répudiation sociale et le port de la croix. Les chrétiens modernes espèrent sauver le monde en y ressemblant, mais ça ne marchera jamais. La puissance de l'Eglise sur le monde vient de ce qu'elle en diffère, jamais de ce qu'elle s'y intègre.
( Article tiré de The Price of Neglect, chapitre 20 )
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