QUE FAUT-IL POUR RAVIR UN HOMME ?

par A. W. Tozer


Un journal a présenté récemment une idée très sensée pour nous Chrétiens en tous les temps, mais qui paraît particulièrement pertinente en cette saison d'Action de grâces.

Amorçant le discours par la question « Que faut-il pour ravir un homme ? », l'éditeur expliquait ensuite qu'une certaine personne dont le nom est connu par toute la terre, qui a reçu des nations ici-bas à peu près tous les honneurs qu'on peut décerner à un être humain, et que sa patrie a élue à la plus haute position dans son territoire, avait dernièrement déclaré qu'elle était « ravie » d'avoir reçu la permission de s'asseoir pendant quelques instants dans un fauteuil roulant. Il s'agit, bien-sûr, de Dwight D. Eisenhower, lorsqu' il a pu se lever pour la première fois après sa crise cardiaque.

Cet incident touchant dans la vie d'un grand homme devrait nous apprendre que nous risquons fort de négliger les petites bénédictions et de manquer de reconnaissance pour elles parce qu'elles sont petites ou parce qu'elles nous semblent insignifiantes ou ordinaires. Nous pouvons apprécier les sommets de la vie et rester complètement aveugle par rapport aux dizaines de petites collines qui constituent la beauté du paysage.

La biographie peut être soit un genre utile, soit une entrave, selon notre manière de l'interpréter et de l'appliquer. Le biographe souligne en général les moments forts et émouvants de la vie de son sujet, et occulte nécessairement les jours et les ans qui n'ont rien vu d'exceptionnel. Et pourtant, sans ces heures ordinaires, il n'y aurait eu aucune continuité entre les heures extraordinaires, aucun lien pour souder la vie entière. Quand on lit la vie de ces grands, il faut prendre garde de ne pas devenir mécontent de sa propre existence fade, ni d'oublier la valeur des multiples trésors qui nous ont été remis à tous par la grâce de Dieu. L'auteur est obligé de condenser en quelques pages une action qui s'étend en réalité sur cinquante ou soixante-dix ou quatre-vingt dix ans avec la conséquence que la matière en est bousculée et l'image déformée. De cette vision sans perspective il est très probable que nous tirions trois conclusions : d'abord, que le personnage était plus grand qu'il n'était réellement ; ensuite, que, par effet de contraste, nous sommes plus petits que nous ne le sommes vraiment ; et enfin, que Dieu fait acception de personnes » et distribue ainsi ses faveurs inégalement entre ses enfants.

Tout est relatif, y compris nos bonheurs. Quelqu'un qui a vu le monde à ses pieds peut être réduit à se réjouir du privilège de pouvoir se tenir assis pendant quinze minutes. Et celui dans cette position, qui sait avoir une gratitude égale pour un certain bienfait que pour tel autre, c'est celui-là qui connaît le vrai sens de l'Action de grâce. Un aveugle complet de longue date rira peut-être et pleurera de joie si enfin il recouvre ne serait-ce qu'une vue partielle d'un seul oeil. Tel petit, victime de la poliomyélite, criera de bonheur lorsqu'il découvre qu'il peut courir un peu, même s'il doit traîner avec lui une attelle encombrante. Et ainsi en est-il de notre vie à tous et de tous nos jours. Nous sommes toujours plus riches que nous ne pensons.

Écoutons la conclusion de tout ce discours : c'est simplement qu'il nous faut cultiver l'habitude de remercier Dieu pour les petits plaisirs. Non que nous devrions avoir moins de joie dans les grandes grâces, telles notre premier aperçu radieux du glorieux royaume de Dieu dans la conversion, ou la délivrance de quelque maladie physique par la prière. Ces glaciers étincelants forceront toujours notre attention et feront jaillir de nous la louange. Mais à nous de veiller à ce que nous restions pas indifférents vis-à-vis des dons plus humbles.

Personnellement, je n'ai pas la force de Samson, mais je n'ai cesse de remercier Dieu de ce que je peux me déplacer sur toute la surface de la terre et travailler à l'oeuvre qu'Il m'a confiée. Je n'ai pas l'intellect de Platon, mais je rends grâce au Créateur que je ne suis pas fou. Je ne suis pas riche, mais je ne suis pas non plus réduit à la mendicité. Et ainsi en est-il de tous les autres biens que le Seigneur m'a donné. J'espère être toujours reconnaissant pour ces petites choses ; alors je saurai comment user des grandes que Dieu jugera bon de m'envoyer.

( Article tiré de The Price of Neglect, chapitre 36 )

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