Des mots symptomatiques :
« Juste » et « Injuste »

par A. W. Tozer


Les mots ne signifient pas autre chose que ce qu'une personne souhaite exprimer, et je ne veux pas rendre certains mots « coupables par association. » Et pourtant chaque attitude humaine possède son expression verbale caractéristique, et donc, lorsque nous entendons certains mots nous pouvons avec une certaine précision soupçonner la présence d'une certaine attitude. C'est pour cette raison que l'on peut dire que les mots sont symptomatiques. En eux-mêmes, ils ne sont ni santé ni maladie, mais ils peuvent bien indiquer la présence de l'une ou de l'autre. Ils peuvent également indiquer de quelle maladie l'utilisateur souffre, ou le degré de santé dont celui-ci jouit.

Cette observation résulte de conversations avec les personnes religieuses. Après avoir écouté parler certains chrétiens pendant quelque temps, on commence à avoir une idée assez précise de la santé ou de la maladie qui est présente dans leur âme. Certains mots reviennent constamment et nous en disent dix fois plus sur le locuteur qu'il n'aurait jamais imaginé que nous savions, et également bien plus qu'il n'aurait souhaité nous dire. Les mots sont symptomatiques.

L'un des mots que l'on rencontre parfois parmi les chrétiens est le mot « juste, » ou sa soeur jumelle désagréable « injuste. » Les gens utilisent ces mots pour décrire la façon dont les autres les traitent, et superficiellement ceux-ci peuvent paraître des mots tout à faire innocents, voire indispensables. Toutefois, ils indiquent une attitude intérieure qui n'a aucune place parmi les croyants. L'homme qui parle d'un acte qui a été commis envers lui comme étant « injuste » n'est pas un homme victorieux. Il est intérieurement vaincu, et pour se protéger il fait appel à un arbitre pour qu'il remarque la faute qui a été commise. Cela lui donne un alibi au moment où on l'emmène dans le brancard et lui sauve la face pendant qu'il bat la retraite. Il pourra toujours expliquer sa défaite en disant qu'il a été traité injustement par les autres.

Les chrétiens qui comprennent la vraie signification de la croix ne se permettront jamais de pleurnicher sur leur sort, et ne se plaindront jamais d'avoir été traité « injustement » par les autres. Qu'ils aient reçu un traitement « juste » ou non ne leur viendra jamais à l'esprit. Ils savent qu'ils ont été appelés à suivre Christ, et que sans aucun doute Christ n'a jamais reçu ce qui pourrait dans la moindre mesure s'approcher d'un traitement juste de la part de l'humanité. C'est là que réside la gloire de la croix — qu'un Homme a souffert injustement, a été maltraité, décrié, et crucifié par des gens qui étaient indignes de respirer le même air que Lui. Et pourtant Il n'a pas ouvert Sa bouche. Bien que mal traité, Il n'a pas rendu la haine, et quand Il a souffert, Il n'a menacé personne. La pensée qu'Il aurait pu réclamer la justice à Son égard ne peut pas même être entretenue par un coeur pieux. Sa vie toute entière a été donnée pour rendre ce qu'Il n'avait pas dérobé. S'Il s'était assis et avait soigneusement compté combien il devait et n'avait pas payé un centime de plus, l'univers moral tout entier se serait effondré.

Le chrétien victorieux ne s'intéresse pas à ce que les choses soient justes à son égard. L'amour ne cherche pas son propre intérêt, et ce qui est bizarre c'est que le saint joyeux qui ouvre sa main pour être volé librement par les autres se trouve toujours être plus riche que ceux qui le volent.

Parfois, il est vrai, Dieu permet à Son peuple de subir des traitements injustes et Il attend le jour de la vérité pour rétablir la balance. Mais la plupart du temps Ses jugements ne se font pas attendre si longtemps. Et quand bien même les chrétiens devraient souffrir injustement ici-bas, s'ils acceptent le mal dans un bon esprit et sans plainte, alors ils ont vaincu leur ennemi et gagné la bataille. C'est après tout leur plus grand désir d'être intérieurement victorieux, et s'ils peuvent en plus rire et aimer et louer pendant qu'on les maltraite, alors ils ont atteint le désir de leur coeur. Qui peut en demander davantage ?

( Article tiré de This World : Playground or Battleground ?, chapitre 30 )

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