D'autres mots symptomatiques :
« rancoeur » et « ressentiment »

par A. W. Tozer


Dans le chapitre précédent nous avons fait référence à certains termes révélateurs qui portent en eux des connotations sans relation avec leur étymologie. Le mot « injuste » faisait partie de ces termes. Le mot « rancoeur » dans ses différentes incarnations en est un autre.

Cela fait un certain temps que j'évolue dans les milieux chrétiens, et je n'ai jamais entendu le mot « rancoeur » être utilisé par un chrétien victorieux. Ou en tout cas s'il utilisait ce terme, ce n'était pas pour décrire un sentiment présent dans son propre coeur. Au cours des dizaines de conférences et des centaines de conversations, j'ai souvent entendu les gens dire : « J'ai une rancune contre un tel » mais encore une fois, je n'ai jamais entendu ces mots utilisés par des chrétiens victorieux. La rancoeur ne peut tout simplement jamais demeurer dans un coeur aimant. Avant que la rancoeur ne puisse entrer, l'amour doit s'envoler et l'amertume doit s'installer. L'âme amère s'érigera des listes de doléances qui justifient la rancoeur et les protégera jalousement comme une ourse garde ses petits. Et l'image est juste parce qu'un coeur amer est toujours méfiant et suspicieux.

Il y a peu de choses plus déprimantes que d'entendre un soi-disant chrétien défendre son bout de gras, et de résister amèrement à toute atteinte à ses supposés droits. Un tel chrétien n'a jamais accepté le chemin de la croix. Les douces grâces que sont la soumission et l'humilité lui sont totalement inconnues. Tous les jours il devient de plus en plus dur et acrimonieux en essayant de défendre sa réputation, ses droits, son ministère contre ses supposés ennemis.

Le seul remède à cette sorte de chose est de mourir à soi-même pour ressusciter avec Christ en nouveauté de vie. L'homme ou la femme qui se donne pour objectif la volonté de Dieu atteindra ce but non pas par l'autodéfense, mais par l'abnégation. Alors, quelle que soit le traitement reçu par cette personne aux mains des autres, celle-ci demeurera parfaitement en paix. La volonté de Dieu a été accomplie – peu importe si elle est accompagnée de bénédictions ou de fléaux, car le chrétien ne cherche ni l'une ni l'autre mais il souhaite à tout prix faire la volonté de Dieu. Alors, qu'il soit au sommet de la faveur publique ou qu'il sombre dans l'obscurité et le mépris, il sera satisfait. S'il y en a qui prennent plaisir à faire du mal à ce chrétien, pour autant il ne leur en voudra pas, car il ne cherche pas son propre avancement, mais la volonté de Dieu.

Il est triste de constater que certains philosophes païens aient dû nous apprendre, à nous chrétiens, une leçon aussi simple que celle-ci. « Je dois mourir, » dit Epictète, « et dois-je en plus le faire en grognant ? Je dois être exilé ; et qu'est-ce qui m'empêcherait d'y aller en souriant, paisible et serein ? 'Trahir un secret.' Je ne le ferai pas. 'Alors nous t'enchaînerons.' Vous enchaînerez ma jambe, mais personne ne peut s'imposer à mon libre arbitre. 'Nous décapiterons ton vil corps.' Ne vous ai-je jamais dit, » répondit Epictète, « que je suis seul à posséder une tête qui ne peut être retranchée ? »

« C'est là d'avoir étudié ce qui se doit d'être étudié ; d'avoir placé nos désirs et nos aversions au-delà de la tyrannie et au-delà de la bonne fortune. Je dois mourir – si instantanément, alors je mourrai instantanément ; si bientôt, alors je dînerai d'abord, puis, quand l'heure sera venue, alors je mourrai. Comment ? Comme il convient à celui qui rend quelque chose qui ne lui appartient pas. » Que personne ne rejette le raisonnement robuste de cet antique philosophe. Même sans la lumière de la grâce salvatrice, il savait comment une créature devait se comporter quand elle se tenait sous la main puissante de son Créateur, et beaucoup de chrétiens semblent ne pas en savoir autant. Mais nous avons une meilleure autorité que la sienne pour diriger notre comportement. Christ nous a laissé un exemple et devant celui-ci il ne peut y avoir d'appel. Comme Il était, ainsi sommes-nous dans ce monde, et Il n'a jamais ressenti la moindre rancune envers aucun homme. Même ceux qui l'ont crucifié ont été pardonnés alors qu'ils accomplissaient l'acte même. Il n'a pas prononcé un seul mot contre eux ni contre les menteurs et hypocrites qui les ont incités à Le détruire. Il était pourtant seul à connaître la pleine mesure de leur coeur inique, mais Il a maintenu envers eux une attitude de charitable compassion. Ils ne faisaient qu'accomplir leur devoir, et même ceux qui leur avait commandé cette tâche sinistre étaient inconscients de sa pleine signification. A Pilate Il a dit, « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi s'il ne t'avait été donné d'en haut. » Ainsi Il référa tout à la volonté de Dieu et s'éleva au-dessus du marécage des personnalités. Il n'a porté aucune rancune envers aucun homme. Il n'avait aucun ressentiment.

Le pire dans cette affaire c'est que ce n'est pas le tout d'attirer l'attention dessus. Le coeur amer est souvent incapable de reconnaître sa propre condition, et s'il arrive que l'homme rancunier lise un jour ce texte, il sourira d'un air satisfait et pensera que je parle de quelqu'un d'autre. Pendant ce temps là il deviendra de plus en plus petit en essayant de grandir, et il deviendra de plus en plus obscur essayant de se faire connaître. Pendant qu'il s'empresse d'accomplir son objectif égoïste, ses prières seront des accusations contre le Très-Haut et toutes ses relations avec les autres chrétiens auront pour caractéristique la suspicion et la méfiance.

Comme disait Spurgeon par rapport à quelqu'un : « Que l'herbe pousse vigoureusement sur sa tombe quand il mourra, car rien n'a pu pousser autour de lui pendant qu'il était en vie. »

( Article tiré de This World : Playground or Battleground ?, chapitre 31 )

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